Anthroponymie et végétation : l’orme

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Beaucoup d’entre nous ont un patronyme lié à la végétation, en particulier aux arbres. Une telle fréquence donne à réfléchir, et nous rappelle à quel point nos ancêtres accordaient une grande importance à l’environnement naturel, souvent lié à des superstitions et à des pratiques magiques. Tel est le cas de l’orme, un arbre aujourd’hui méconnu alors qu’il fut pourtant vénéré pendant des siècles.

L’arbre sacré de nos ancêtres

Contrairement aux idées reçues, et même si le chêne a toujours été pour lui un concurrent sérieux, il semble bien que l’orme ait été le plus vénéré de tous les arbres, celui auquel on attribuait le plus de pouvoirs magiques. J’en veux pour preuve une statistique établie en 1854 par un érudit ayant étudié le département de l’Oise : il y avait recensé 253 arbres vénérés, parmi lesquels 74 ormes et seulement 27 chênes (suivaient l’aubépine, le noyer, le hêtre et le tilleul). Autre idée reçue à écarter : les seigneurs médiévaux ne rendaient pas la justice sous un chêne, mais sous un orme, cet arbre étant alors appelé « l’arbre de justice ». Il y avait un orme sur chaque place de village ou presque, et on croyait cet arbre capable de guérir bien des maladies, dont la lèpre. Il paraît même que trois ormes plusieurs fois centenaires situés dans le département de la Somme auraient eu le pouvoir de détourner la peste d’un village, alors que tous les villages voisins étaient touchés.
La longévité de l’orme s’accompagnait parfois d’accidents dus à la nature : il existait ainsi de nombreux ormes creux, plus particulièrement vénérés que les autres et liés à d’étranges pratiques magiques. Voici l’exemple de Villars-les-Dombes, dans l’Ain, mentionné par Paul Sébillot dans un ouvrage du début du XXe siècle consacré au folklore français :
« Au XIIIe siècle, les femmes dont les enfants étaient infirmes les portaient dans un certain endroit où ils trouvaient une vieille qui leur indiquait la manière de procéder. Les langes du petit malade étaient suspendus aux buissons voisins, et une épingle était piquée dans un arbre ; ensuite la mère passait par le trou de l’arbre son enfant tout nu, qui était reçu de l’autre côté par la vieille. » Le tout s’accompagnait de pratiques de sorcellerie destinées à convaincre les esprits de la forêt voisine de rendre à la mère un enfant en bonne santé.
Dans cet exemple, soyons honnêtes, rien ne dit que l’arbre ait été un orme, mais il a le mérite de montrer à quel point les arbres ont eu autrefois un pouvoir insoupçonné.

L’orme dans l’anthroponymie française

Le mot « orme » vient du latin « ulmus », le passage de L à R n’étant pas facile à expliquer par les règles phonétiques normales. Il ne s’est d’ailleurs pas produit dans toute la France, bien au contraire, et des noms de famille comme Delorme ou Delhorme sont finalement assez minoritaires, rencontrés surtout en Bourgogne et dans le Lyonnais, ainsi que dans l’Île-de-France et une partie de la Normandie. Dans la plupart des cas, on assiste en effet à la chute du L, phénomène attesté du nord au sud de la France. En Roussillon et dans le Languedoc méridional, cela donne des noms de famille tels que Oms, Homs, Homps, Homs. Même phénomène en Limousin et dans le Poitou, avec de nombreux Delhomme, Delhoume, ou en Gascogne avec Lom, Delom, Delhom. En Picardie, les patronymes Lhomme et L’Homme sont très répandus et prêtent évidemment à confusion ; ils n’ont cependant rien à voir avec le mot « homme ». De la même façon, les Belhomme de Normandie n’étaient pas des séducteurs, mais ceux qui habitaient près d’un bel orme !

Comment interpréter tous ces noms ? Le dictionnaire de Marie-Thérèse Morlet dit chaque fois « celui qui a un orme dans sa propriété », interprétation plausible qui risque cependant de prêter à confusion. Mieux vaut évoquer celui qui habite un lieu-dit « l’Orme », et considérer qu’en général cet orme devait avoir des caractéristiques remarquables : orme de justice, arbre magique, ou tout simplement très vieil arbre (ce qui devait d’ailleurs lui conférer certainement des pouvoirs magiques).
L’ormeau est également à l’origine de nombreux patronymes. Au départ petit orme, son sens s’est cependant très vite modifié, et dans bien des régions les gens l’ont employé comme synonyme de « orme ». C’est lui que l’on retrouve dans les noms Delhommeau, Desormeau(x), Delumeau, ou encore Lhomel et L’Homel. Le bois planté d’ormes donne quant à lui les nordistes Heumez, Heumetz, Humet, Humez, Delhomez, le franc-comtois Dormoy, ou encore les noms de famille normands Homet, Homette, Aumette, Homais. Une curiosité rencontrée dans le département du Nord : le nom Désormais, qui n’a rien à voir avec un quelconque adverbe et désigne lui aussi un bois d’ormes.
La plupart des patronymes évoqués ci-dessus sont aussi des noms de hameaux, de villes ou de villages. On peut y ajouter (d’) Ormesson, mais aussi bien des toponymes où l’orme se dissimule sous des formes où il est plus difficile à reconnaître, par exemple Aumatre ou Aumessas, Lancôme (le long orme ou la longue ormaie), Le May et Le Meux (à l’origine des patronymes Dumay et Dumeux). Est-il besoin de le préciser, cette liste n’a aucune prétention à l’exhaustivité.

Des ormes venus d’ailleurs

La plupart des peuples européens, du moins à l’Ouest, ont eux aussi utilisé le latin ulmus ou des racines phonétiquement voisines (vieil islandais almr, irlandais lem). L’italien connaît les patronymes Olmo et Olmi, et le nom Olmeta est assez fréquent en Corse. On retrouve Olmo en Espagne, ainsi que son pluriel Olmos et les dérivés Olmedo, Olmeda. Avec une légère déformation, nous avons l’anglais Elm, ses variantes Elms, Elmes, et les toponymes composés Elmhirst (colline boisée) ou Elmore (même sens), qui sont aussi des noms de famille.
L’orme se dit en allemand Ulme, mais ce nom n’a pas été très fécond en anthroponymie. Le synonyme Rüster existe comme nom de famille (variante Rister), ainsi que son dérivé Rüsterholtz (bois d’ormes).

La plupart des recherches que j’ai faites sur d’autres langues et d’autres pays n’ont pas donné grand-chose, mais elles n’ont sans doute pas été assez approfondies. Il est cependant un pays qui se distingue, la Suède. Dans ce pays, le système des noms de famille héréditaires est très récent (on le date généralement du début du XIXe siècle), et beaucoup d’entre eux ont été choisis de façon plus ou moins arbitraire, en liaison avec la nature environnante. L’orme n’a pas été oublié dans cette distribution ; outre le nom Almén, il entre en composition dans les noms de famille suivants : Almberg (la colline de l’orme), Almström (la rivière de l’orme), ou encore Almgren et Almqvist (la branche et la brindille d’orme).

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