Trésors d’archives : des Inuits dans les registres d’inhumation parisiens !

Le 15 févr. 2021 par Frédéric Thébault

La généalogie réserve souvent des surprises et nous croisons parfois, en cherchant des traces de notre propre famille, d’autres personnes au destin surprenant.
Une mention peu banale a ainsi attiré notre attention dans un registre d’inhumation de la ville de Paris.

Ce registre, très ordinaire, indique les noms des défunts, leur âge, leur arrondissement de provenance et bien entendu la section du cimetière où ils ont été inhumés. Or nous lisons dans le registre du cimetière de Saint-Ouen, à la date de janvier 1881, une mention bien étrange dans la colonne “Observations”, rédigée cinq ans après l’inhumation :

“Exhumé et transporté au Muséum
d’Histoire Naturelle le 4 juin 1886.”

Cette mention concerne un certain Abraham PAULUS, âgé de 35 ans.

Quelques recherches plus tard, et nous avons pu découvrir l’histoire fascinante de ce personnage, plus communément appelé Abraham Ulrikab (il était le fils de Paulus et l’époux d’Ulrike). Un article passionnant de France Rivet (grande voyageuse, photographe, chercheuse, elle est membre titulaire de la Société royale géographique du Canada, et fondatrice de Horizons Polaires, une entreprise dédiée à mieux faire connaître l’Arctique, sa nature, ses peuples et son histoire) nous apprend l’histoire de Abraham et de toute sa famille… des Inuits venus de la région du Labrador canadien et morts à Paris.

Nous reproduisons ici des extraits d’un article plus complet de France Rivet (avec son aimable autorisation) publié sur le site de l’Encyclopédie Canadienne (lien en pied de note) :

Abraham Ulrikab (né le 29 janvier 1845 à Hebron, au Labrador; décédé le 13 janvier 1881 à Paris, en France) était au nombre des huit Inuits du Labrador à succomber de la variole en voyageant à travers l’Europe pour un spectacle ethnographique (ce qu’on appelle maintenant des zoos humains). (…)

Abraham Ulrikab, un Inuk (membre du peuple inuit) de 35 ans de la mission morave de Hebron, au Labrador, située au sud des monts Torngat, est chasseur, pêcheur, fils de Paulus et d’Elisabeth, mari d’Ulrike et père de deux jeunes filles, Sara, âgée de 3 ans, et Maria, âgée de 9 mois.

Fervent Chrétien et éduqué par les missionnaires moraves, il sait lire et écrire l’inuktitut, parle un peu l’anglais et l’allemand, et joue de la musique. Il occupe le poste de premier violon à l’église de Hebron.

En 1880, la vie est extrêmement difficile dans le nord du Labrador et Abraham peine grandement à subvenir aux besoins de sa famille. Dans son journal intime, il écrit: « … comme j’étais dans une grande misère matérielle, j’ai supplié le Seigneur de m’aider à en sortir et d’entendre mes soupirs, car je n’étais même plus en mesure de subvenir aux besoins des miens… »

Le 8 août 1880, le Norvégien Johan Adrian Jacobsen, représentant de Carl Hagenbeck, propriétaire allemand d’un zoo, arrive à Hebron pour recruter une douzaine d’«Esquimaux» (des Inuits). En échange d’un bon salaire, ces personnes voyageraient dans toute l’Europe pour s’exposer au public européen et seraient ramenées chez elles l’été suivant. (…)

Un homme, Abraham, accepte de devenir l’interprète de Johan Adrian Jacobsen, et le guide dans les fjords au nord du Labrador pour parler à des Inuits non chrétiens. (…)

À Nachvak, Abraham convainc une famille de trois personnes d’accompagner Johan en Europe. Peu de temps après, George Ford, directeur de poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Nachvak, persuade Abraham de se rendre en Europe avec sa femme et ses filles. (…)

Le groupe débarque à Hambourg, en Allemagne, le 24 septembre 1880. Le premier spectacle ethnographique a lieu à la ménagerie de Carl Hagenbeck, où des animaux sauvages sont gardés en captivité pour une exposition publique. À la mi-octobre, ils sont transférés au zoo de Berlin. Séparés par une clôture, les visiteurs peuvent observer les Inuits vaquer à leurs activités quotidiennes ou démontrer leur savoir-faire traditionnel, comme la chasse au phoque ou le kayak. (…)

Le spectacle est ensuite présenté à Prague et à Francfort. À la mi-décembre, à Darmstadt, en Allemagne, une jeune Inuite de 15 ans décède subitement. Peu après Noël, à Krefeld, sa mère décède ainsi que Sara, la fille d’Abraham, âgée de 3 ans. On fait appel à des médecins, mais ils ne sont pas en mesure d’établir un diagnostic chez la jeune Inuite et sa mère ; cependant, ils arrivent à déterminer que Sara était atteinte de la variole.

Abraham et les quatre autres Inuits arrivent à Paris le 31 décembre 1880. Les autorités françaises demandent à ce qu’ils soient immédiatement vaccinés. Malheureusement, il est déjà trop tard, car tous ont contracté la variole. Les Inuits sont exposés au Jardin d’Acclimatation du Bois de Boulogne et, le 9 janvier 1881, ils sont admis au pavillon de la variole de l’Hôpital Saint-Louis où ils meurent l’un après l’autre. Abraham décède le 13 janvier 1881 et sa femme Ulrike, dernière survivante, le 16 janvier.

Les Inuits sont enterrés dans une fosse commune au cimetière de Saint-Ouen. En 1885, le Muséum national d’histoire naturelle est autorisé à exhumer leurs corps (ce qui est entrepris en 1886) afin d’ajouter leurs squelettes à ses collections anthropologiques, où ils sont toujours conservés aujourd’hui.


Aller plus loin :

41 commentaires

mboggiosola
27/02/2021

Ou pas . Quelle que soit l époque, l éducation, le milieu social, je crois qu il y a en chacun de nous la possibilité de rester “éveillé” . Et surement qu il y a 150 ans déjà, au delà de la curiosité de découvrir des êtres différents de nous, il s est trouvé des personnes choquées par leur présence dans un zoo. Et par les zoos de manière génerale, d ailleurs.


Il faudra remarquer que l’article a provoqué beaucoup de réactions… et des réactions aux réactions (preuve que le sujet interpelle)
Que Geneanet et Mme RIVET en soient remerciés.
Je me suis immédiatement souvenu de ce film “Freaks” (Tod Browning, 1932) où l’on découvre qui sont les véritables “monstres” conf : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Monstrueuse_Parade
Je connaissais déjà le sujet, mais, ainsi que je l’ai fait, je vous invite à lancer une recherche “zoo humain” dans votre moteur de recherche préféré : les occurrences sont nombreuses et m’ont permis d’en apprendre davantage.
Voici quelques liens :
https://www.monde-diplomatique.fr/2000/08/BANCEL/1944
https://lejournal.cnrs.fr/articles/a-lepoque-des-zoos-humains
https://www.expositions-universelles.fr/1931-exposition-coloniale-vincennes-.html
et bien sûr https://fr.wikipedia.org/wiki/Zoo_humain


Voir la suite

Vous devez être connecté pour déposer un commentaire. Connexion / Inscription