L’anonyme du jour : Constant Pichon

Le 11 mars 2019 par Frédéric Thébault
 

Comment faire une recherche généalogique ? Découvrez notre méthodologie grâce à un cas pratique ! En partant d'une personne extirpée de la foule des anonymes, prise au hasard, nous allons essayer de montrer de quelle façon on peut chercher des informations sur elle et reconstituer son parcours de vie grâce aux ressources disponibles sur Geneanet... et ailleurs. Ce mois-ci, c'est Constant Pichon qui sort de l'anonymat. Temps de la recherche : 1h30.

Pour ce petit exercice, nous avons choisi de faire un bon de 150 ans dans le passé, en choisissant un journal publié le 13 mars, jour de la parution de la newsletter de Geneanet contenant ce nouvel article “L’anonyme du jour”.

Dans Le Monde du 13 mars 1869, nous nous arrêtons sur la “chronique judiciaire” du jour, qui évoque un certain Louis-Constant Pichon, qui ne s’est pas présenté au tribunal et qui a donc été jugé par défaut :

Cet article nous apprend que le sieur Pichon a tenu des propos qui ne plaisent guère au pouvoir en place, lors d’une réunion publique.

Une petite parenthèse s’avère nécessaire pour rappeler le contexte de l’époque : les libertés individuelles sont alors nettement moins grandes qu’elles ne le sont aujourd’hui, et l’on ne dit pas ce que l’on veut, surtout quand il s’agit de critiquer le régime en place. Rien de surprenant à ce procès donc, qui traduit une large grogne populaire. Quelques mois plus tard d’ailleurs tout va basculer : la guerre avec la Prusse est déclenchée, et elle se terminera avec la chute de Napoléon III et l’avènement de la République. Cette République n’offrira néanmoins pas tout de suite cette liberté de parole qui est revendiquée, la révolte connue sous le nom de Commune de Paris se déclenchant sitôt les hostilités terminées, en janvier 1871. La Commune se terminera dans un bain de sang quelques mois plus tard, les archives de l’état civil et leurs doubles étant au passage détruits. Le temps aidant, les plaies seront cicatrisées et les libertés d’association, de syndicat et bien évidemment d’opinion deviendront la norme.

On sait fort peu de choses sur Louis-constant Pichon : il a 22 ans, il est donc né vers 1847, il est élève architecte et il vit probablement à Paris.

Muni de ces éléments, nous commençons par lancer une recherche simple sur Geneanet avec son nom et ses prénoms :

 

Nous obtenons 17327 résultats, autant dire un peu trop pour envisager la moindre recherche !
Nous affinons alors notre recherche avec une date de début située entre 1846 et 1848, pour nous laisser un peu de marge, sans précision de lieu.

Cette fois-ci, ce sont 219 résultats qui nous sont proposés, toujours un peu trop. Nous utilisons alors l’option Premium “tous les prénoms”, qui permet de chercher les Louis Constant ou Constant Louis, et non pas les Louis et les Constant seuls ou accolés avec un autre prénom comme Constant Jacques, Louis Joseph, etc.

Le résultat est sans appel : il n’y a rien.

Il nous est néanmoins proposé 14 résultats dans la bibliothèque numérisée (accès Premium). Allons voir ce qu’il y a !

On voit tout de suite que Louis Constant Pichon, également dénommé Constant Louis, est la même personne présente dans la majorité des articles de presse, seul un autre semble être un individu différent, prénommé Ulysse Constant Louis Henri.

Nous allons regarder tous les résultats en espérant que l’un ou l’autre des articles nous donnera un élément supplémentaire sur notre apprenti-architecte.

Nous obtenons satisfaction avec l’annuaire “Les architectes élèves de l’Ecole des beaux-arts, 1793-1907”, édité en 1907 : le Constant-Louis Pichon mentionné est bien âgé de 22 ans en mars 1869, puisqu’il est né en 1846 à “Romans”, sans doute après le mois de mars. On voit qu’il est décédé en 1890, qu’il a fait partie de la promotion 1868-2 (seconde promotion de 1868), et qu’il était “élève Coquart” (une recherche “Coquart” sur Google nous mène à Wikipédia qui nous  apprend qu’il s’agit sans doute de Georges-Ernest Coquart (1831-1902), architecte diocésain et enseignant aux Beaux-Arts), enfin qu’il est “Constr. part. à Paris”, sans doute constructeur de maisons ou immeubles pour particulières. Les 170 premières pages de cet ouvrage, très complètes, donnent tous les noms des professeurs, les plans de l’école, les cours délivrés, sans oublier des photos ou dessins de diverses personnes : un document incontournable si vous avez un ancêtre architecte passé par les Beaux-Arts à cette époque !

Les autres articles de presse complètent un peu cet épisode de la vie de Louis Constant Pichon. On voit ainsi que les trois personnes avec lesquelles il a été jugé sont devenus très connus pour leur participation à la Commune de Paris : Charles Amouroux (membre du Conseil de la Commune, déporté en Nouvelle-Calédonie),  Gustave Flourens (général, chargé de la défense de Paris, tué en avril 1871) et Théophile (Charles) Ferré (délégué à la Sûreté générale, exécuté en novembre 1871).

 

Louis Constant Pichon reste beaucoup moins connu que ses camarades révolutionnaires, pour ne pas dire pas du tout. Seul son nom subsiste dans quelques publications postérieures au jugement de 1869, ainsi en 1906 dans cette “Histoire politique contemporaine. Le parti républicain au coup d’état et sous le second empire, d’après des documents et des souvenirs…”.

Mais revenons à lui : avec son année et son lieu de naissance, il ne reste plus qu’à trouver son acte de naissance. Il y a 3 “Romans” en France : dans les Deux-Sèvres, dans l’Ain, et dans la Drôme, plus connu sous le nom de Romans-sur-Isère, qui est aussi la plus grosse commune des trois. Nous commençons par aller dans les archives de la Drôme grâce à notre carte située dans le menu “Ressources > Bien débuter > Les archives départementales en ligne“…. puis le site des Archives Départementales nous renvoie sur le site de la ville de Romans, où nous trouvons l’acte recherché à l’image 194/208.

On y apprend que Louis-Constant est né le 11 décembre 1846, et qu’il était le fils de Louis Alexandre, 28 ans, tailleur d’habits, et de Sophie Jacquet, 29 ans.

Une rapide recherche nous permet de trouver l’acte de mariage des parents, un an plus tôt le 12 novembre 1845 à Romans, on y apprend que le mari était originaire de Renne, en Ille-et-Vilaine. Pourquoi un tel déplacement aussi loin de chez lui, pour un tailleur d’habits ? Sa mère était de Saint-Bonnet-de-Valclérieux, une petite commune au nord de Romans. Le cas est rare, mais on ne trouve pas sur Geneanet de généalogie pour la branche paternelle, et une seule génération pour la branche maternelle. Il reste encore des généalogies non faites !

Nous allons maintenant chercher à savoir ce qu’il est advenu de Louis-Constant après son jugement. Il n’a manifestement pas fait partie des “élites” révolutionnaires de la Commune, ni fait parler de lui pour des raisons politiques. L’annuaire des architectes nous dit qu’il est mort en 1890, sans précision, nous cherchons donc sur Paris dans les tables décennales 1883-1902… sans succès.
Il est quasi-impossible, sans lieu donné, de continuer les recherches. Reste la possibilité d’une erreur, par acquis de conscience nous cherchons dans les autres tables décennales à notre disposition et la chance est de notre côté : Constant Pichon, sans “Louis”, est décédé le 12 avril 1879 : c’est bien lui car ses parents sont nommés (on note qu’ils vivent à Paris également, ce qui veut dire que c’est sans doute toute la famille qui s’y est installée après la naissance de Constant), et qu’il est bien devenu architecte. Malheureusement, c’est un jeune homme de 32 ans qui décède, encore célibataire, même s’il est fort possible qu’il ait vécu en concubinage comme c’était courant à cette époque, surtout dans une ville comme Paris.

A t-il eu des enfants ? Les familles Pichon étant innombrables sur Paris, il faudrait exploiter les tables décennales entre 1864 (père âgé de 18 ans) et 1879 (décès) et relever toutes les naissances de Pichon pour trouver un éventuel enfant né de parents non mariés. La tâche est fastidieuse et le résultat non garanti, aussi arrêterons-nous là cette recherche qui nous a permis en moins de deux heures de reconstituer la courte vie de Constant Pichon.


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Leçon à retenir sur la date de décès: compter large! Belle illustration du travail de recherche.



18/05/2019

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