L’anonyme du jour spécial Grande Guerre : la famille Boisquillon

Le 16 juil. 2018 par Frédéric Thébault
 

Dans le cadre de l'exposition "Familles à l'épreuve de la guerre", qui se tient au Musée de la Grande Guerre de Meaux du 2 juin au 2 décembre 2018 et en partenariat avec le musée, notre rubrique "L'anonyme du jour" est, pendant toute la durée de l'exposition, consacrée à un objet exposé dans le musée, pour lequel nous essaierons de reconstituer l'histoire de ses propriétaires.

La deuxième pièce fournie et exposée par le Musée de la Grande Guerre est une série de deux cartes postales représentant une famille : une petite fille encadrée de ses deux parents, le père étant en civil sur une photo, et en militaire sur l’autre.

Au verso de ces deux cartes, des inscriptions (non numérisées) que nous a fourni le musée :
– « Louis Marielle Boisquillon et Yvonne »
– « Famille Boisquillon » et « Photo Parisienne – M. LESAGE à Gien »

Muni de ces informations, le travail généalogique semble simple : nous allons d’abord faire des recherches sur Geneanet dans la région de Gien sur le patronyme Boisquillon, en tentant d’abord notre chance sur Boisquillon Louis pour l’époux, Marielle pour le prénom de l’épouse (option Premium pour utiliser le conjoint), et Gien pour la commune. Il y a deux Gien en France, l’un dans le Loiret et l’autre dans la Nièvre, nous essaierons les deux.

Les recherches s’avèrent infructueuses, nous allons donc élargir les critères en nous limitant à Boisquillon Louis, et en utilisant la proximité géographique (option Premium) à 30 km pour Gien (dans les deux départements).

Un seule recherche nous donne des résultats (21 au total), à Gien et à 30 km alentours, dans le Loiret.

Au vu des photos, on peut estimer que les époux ont entre 25 et 35 ans, la petite fille 3 ou 4 ans sur la photo où le père est en civil et un an ou deux de plus sur la photo où il est en militaire. On peut aisément imaginer que la vue en militaire date de la guerre, et celle en civil d’avant-guerre.
Cela nous donne une fourchette de naissance pour le père entre 1880 et 1890 : une seule personne correspond dans les résultats trouvés, qui figure sur l’arbre de Martine Chesne, un Louis Augustin Boisquillon né en 1883 à Coullons, village situé à 13 km de Gien, Loiret.

Hormis sa généalogie paternelle, aucune indication supplémentaire n’est fournie, et un clic sur le menu Correspondances (option Premium) confirme que cet arbre est le seul de Geneanet contenant cette personne. Nous allons donc consulter l’original de son acte de naissance qui, si tout va bien, devrait contenir en mentions marginales son mariage et peut-être même son décès.

Nous nous rendons sur le menu “Plus > Bien débuter”, rubrique “Les archives départementales en ligne” où nous trouvons la carte de France des départements ayant publié leurs archives numérisées, et nous rendons très vite sur le site du Loiret.

Nous trouvons rapidement l’acte de naissance original et par chance toutes les mentions marginales attendues y figurent : Louis Augustin Boisquillon s’est marié le 7 juin 1906 avec Marcelle Marie Alice Marchenoir. D’une mauvaise lecture de Marcelle réinterprété en Marielle il n’y a qu’un pas !

Profitons-en pour faire un tour dans notre rubrique “Origine des prénoms”, où l’on constate que les Marcelle et les Marielle ont été données à des périodes très différentes du XXe siècle, et que le manque d’habitude de lecture des textes anciens peut très vite engendrer une absence de résultats qui peut s’avérer fatidiques lors d’une recherche généalogique, il faut toujours rester très prudent avec sur les orthographes et les tournures de phrases ou de mots.

A ce stade, nous pouvons probablement crier victoire et affirmer que notre couple a été retrouvé, toutefois nous ne pourrons vraiment le confirmer que si nous trouvons la naissance d’Yvonne Boisquillon peu avant la guerre 14-18 : l’existence d’un couple homonyme reste possible, mais celle d’une famille très peu probable.

La naissance d’Yvonne ne date pas forcément d’après 1906, les couples non mariés ayant des enfants à cette époque étant relativement fréquente. Nous allons donc commencer par chercher le mariage des parents. Là encore nous avons de la chance, car les archives numérisées du Loiret s’arrêtent à la fin 1906 ! Le mariage est donc bien là. Il nous apprend que Louis était “emballeur” et que Marcelle était couturière. Les témoins étant tous employés de faïencerie (ce qui ne nous étonne guère à Gien, tout le monde connaissant les faïences de Gien aujourd’hui), on peut en déduire sans trop de risques que Louis travaillait lui aussi à la faïencerie, et qu’il emballait soigneusement les précieuses faïences avant livraison.
Le couple ne déclare pas d’enfant déjà né, Yvonne est donc née après 1906… mais il n’y a pas d’archives numérisées à ce stade.

Une recherche dans la Bibliothèque (réservé aux membres Premium) nous donnera peut-être une piste.

Et en effet, on trouve deux mentions d’une Yvonne Boisquillon : une coupure de journal annonçant un mariage à Gien en 1938, et un avis de décès à Saint-Denis-en-Val (Loiret) en 2011. La coupure de journal nous indique tous les prénoms de l’épouse : Yvonne Marie Léa, employée de bureau à Gien, et le nom de l’époux, Pierre Marie Paul Ferrand.

L’avis de décès, hébergé par le site avisdedeces.net, nous indique qu’il s’agit de la même personne (Yvonne Ferrand née Boisquillon), et que cette Yvonne est décédée à l’âge vénérable de 98 ans, elle est donc née en 1913 !

Toutefois, rien ne nous garantit qu’il s’agit de la fille de Louis et Marcelle, et pourtant, ce pourrait bien être elle : si les deux photos ont été prises au milieu et à la fin de la guerre, la petite fille que l’on voit peut tout à fait être née en 1913. Quant au fait que le père soit en tenue civile pendant la guerre… qu’est-ce qui l’en empêchait ?

Il ne nous reste plus qu’une seule solution : écrire à la mairie de Saint-Denis-en-Val pour demander copie de l’acte de décès (contrairement aux actes de naissance ou de mariage sur une période de 75 ans, les actes de décès peuvent être délivrés à tout requérant). Quelques jours plus tard, l’acte de décès d’Yvonne Ferrand née Boisquillon nous indique que ses parents se nommaient… Louis Augustin et Marcelle Marie Alice Marchenoir. Yvonne était clerc de notaire en retraite, et veuve de Pierre Marie Paul Ferrand.

Nous avons pu trouver d’une part la généalogie ascendante de Louis Boisquillon, mais aussi celle descendante via l’avis de décès d’Yvonne, qui mentionne ses enfants, petits-enfants et arrière-petits enfants. Un petit tour sur Facebook nous aura même donné l’occasion de retrouver l’une de ses petites filles, qui vit en Angleterre et a ainsi pu retrouver ces photos avec un siècle d’écart, nous les lui avons communiquées avec plaisir.

Mais une recherche ne saurait être complète tant que nous n’avons pas exploité toutes les sources à notre disposition.
Pour commencer, la fiche matricule de Louis Boisquillon : comment a-t-il vécu la Grande Guerre ?

On la trouve sur le sites des archives du Loiret, et on constate qu’il a échappé aux combats. Sa fiche ne contient que peu de renseignements. Il fut d’abord dispensé de service militaire de 1904 à 1906 (de 20 à 23 ans) pour ‘”faiblesse”, puis rappelé lors du début de la guerre il ne fut seulement affecté aux services auxiliaires et fit partie de la 5ème section d’infirmiers. L’uniforme qu’il porte sur la photo porte d’ailleurs le numéro 5, qui ne correspond donc pas à un régiment d’infanterie mais bien à sa section d’infirmiers. En 1921, il est mentionné qu’il n’avait eu qu’un enfant, donc Yvonne. Notons que lors de ses 20 ans, son degré d’instruction est indiqué “1, 2, 3”, ce qui signifie qu’il sait lire, écrire et compter. Les niveaux 4 (ayant obtenu le brevet de l’enseignement primaire) et 5 (bacheliers, licenciés…) n’y figurent pas.
La mention marginale de son acte de naissance nous indiquait également sa date de décès, le 27 mars 1955, à Orléans.

Pour Marcelle, on sait moins de choses, son acte de naissance ne comportant en mentions marginales que son mariage, on ignore donc à quelle date elle est décédée.

Reste Yvonne : on trouve immédiatement son mari sur Geneanet sur l’arbre de Marceau Tripodi

Y figure sa photo, et une information précieuse : Pierre est Mort pour la France, le 18 août 1944. La fiche de l’arbre nous indique qu’il a été fusillé par les Allemands. La photo d’une plaque commémorative avec son nom et celui de ses infortunés camarades et le nom de son réseau de Résistance, “Vengeance”, permettra ensuite à quiconque, via Google, de se renseigner sur les conditions dans lesquelles ces malheureux ont perdu la vie, ou en savoir plus sur ce réseau.
On lira ainsi sur un document PDF fourni par le site http://chantran.vengeance.free la description de ses ultimes moments :

« Au centre du dispositif, le groupe d’Olivet se heurta sur la route nationale, à l’entrée de Mareau, à une colonne cycliste de S.S. venant de Cléry et évaluée à 150 hommes ; c’était l’avant-garde de la division envoyée au secours d’Orléans. Un combat à un contre dix est engagé. Les Français disposent de deux F.M. servis par deux hommes particulièrement courageux, dont l’un est un spécialiste du F.M., Pierre Ferrand, parce que pendant la guerre de 1939 il a dirigé en qualité d’adjudant un groupe de cette arme. Ayant bien placé leur fusil, ils arrêtent par un feu nourri les premières tentatives d’avance ; une fois repérés, ils essuyent un feu d’autant plus intense, qu’il fallait les neutraliser avant de songer à déborder le groupe F.F.I.

Pierre Ferrand, qui se trouvait à deux mètres de moi, écrit un des combattants M. Hervé, un cheminot qui a pris le maquis, répondait avec la même précision que s’il eut été à l’exercice,
et à aucun moment le tic-tac de son arme ne faiblit. C’est alors que sur un ordre de l’officier allemand, nos adversaires se mirent à nous arroser de grenades et mirent en ligne deux mortiers ; le combat durait depuis 20 minutes. Après avoir manœuvré sous les ordres de son chef (Marc Labaye), la formation avait enfin réussi à se replier, mais l’aile gauche devait couvrir ce  mouvement ; c’est à Ferrand et aux deux ou trois qui étions là, qu’incombait cette tâche. À ce moment, les explosions de grenades se faisaient denses et leur tir était plus précis. Une grenade tombant dans notre groupe blessa trois des nôtres, et tua Ferrand. Le repli de ces derniers défenseurs se fit rapidement et en bon ordre par les vignes, qui nous permirent d’échapper à la vue des Boches, ceux-ci ne pouvant plus nous situer exactement. Le combat avait duré plus d’une heure, et le repli du détachement ne put se faire que grâce à la courageuse défense et à l’héroïque sacrifice de nos deux fusils-mitrailleurs Pierre Ferrand et Gérard Vinauger qui, confiants dans la valeur de leur arme, ont couvert le décrochage de leurs camarades et se sont fait tuer à leur poste de combat.
Les pertes de l’ennemi ont été évaluées à une trentaine d’hommes. » 

Il est à noter que son nom figure aussi sur deux monuments aux morts, l’un à Mareau-aux-Prés où il a perdu la vie, l’autre à Olivet où il avait probablement des racines familiales :

Signalons que la photo de la plaque n’a pas été publiée de façon collaborative, on ne peut donc trouver ce type de photos que dans les arbres en ligne, on ne la trouvera pas via le menu “Projets > Monuments”. Mais l’essentiel reste qu’elle a été publiée.

On imagine bien l’événement terrible que ce fut pour Yvonne mais aussi pour ses parents, toujours vivants (du moins Louis). Yvonne ne semble pas s’être remariée après le décès de son mari. Une ultime recherche dans le cadastre d’Orléans, qui est en ligne avec tous les noms des propriétaires des maisons, va aussi nous permettre de retrouver la maison indiquée sur la coupure de journal annonçant le mariage.

Photo (c) Street View



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Passionnante recherche !
Vous me permettrez toutefois une remarque et une question :
1) Yvonne BOISQUILLON n’est pas décédée à St-Denis-en-Val, où elle était domiciliée, mais à l’hôpital Porte-Madeleine d’Orléans
2) au bas de son acte de décès est mentionné un acte de notoriété daté du 6.5.2011. Que peut-on déduire de cette information ?


Merci pour le détail de vos recherches, qui sont autant de pistes didactiques pour qui se lance dans les recherches, grâce aux fonctions de Geneanet ! Et bravo de faire revivre ces anonymes dont l’histoire est touchante ou passionnante.


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