L’anonyme du jour : Rose Dequéant

Le 13 nov. 2017 par Frédéric (Geneanet)
 

Notre anonyme du jour, prise au hasard dans la foule des anonymes, a été repérée dans une publicité bien connue des habitués de la presse du début du XXe siècle : les "Pilules Pink Pour Personnes Pâles". Cette publicité vantait les mérites d'une pilule censée combattre l'anémie et la fatigue chez les femmes à l'aide de témoignages de personnes bien réelles (on ne sait pas toutefois si leurs témoignages étaient spontanés ou rémunérés...)

C’est donc dans La Lanterne du 22 mai 1907 que l’on trouve l’une de ces publicités, avec non pas un, mais six témoignages, étalée sur deux colonnes dans une version “large” par rapport à la taille habituelle.

Parmi ceux-ci, la demoiselle Rose Dequéant, une “charmante jeune fille de 18 ans”, qui habite à Boiry-Notre-Dame, dans le Pas de Calais, et qui témoigne pour elle et pour sa soeur, non dénommée.

Pour commencer notre recherche, le premier réflexe est le moteur de recherche avancé de Geneanet : on tape Dequéant en nom, Rose en prénom, et la commune, Boiry-Notre-Dame : pas de résultat. La même recherche sans la commune nous donne une trentaine de résultats, mais même en ayant calculé son âge de naissance (1907-18 soit 1889) et avec l’approximation à laquelle on s’attend (nous prenons la tranche 1887-1891), rien de bien probant.

Si l’on refait une recherche en laissant la commune et en élargissant à 30 km de proximité (option Premium) mais en supprimant le prénom, on obtient plus de 2000 résultats, dont une quinzaine à Boiry-Notre-Dame.

On n’oublie pas non plus de regarder le petit encart au pied des résultats, histoire de ne pas passer à côté de quelque chose !
On ne trouve qu’une seule Rose, sans date mais on constate qu’il s’agit probablement d’une personne contemporaine.

Cette recherche ne nous ayant pas été d’un grand secours, nous allons donc nous tourner vers les archives en ligne du Pas-de-Calais. On se rend sur la page Geneawiki dédiée, les Ardennes sont bien en ligne et on y trouve, c’est une chance, les recensements effectués tous les 5 ans de 1886 à 1911, avec toutefois des manques pour 1901 et 1906.

Boiry-Notre-Dame est une petite commune, située à 15 km à l’est d’Arras, il ne faut qu’une minute pour trouver en page 5 de l’année 1911 une famille Dequéant. Par acquis de conscience on regarde l’intégralité du recensement pour être certains qu’il n’y a qu’une seule famille Dequéant et une seule Rose, ce qui nous évite les doutes. Rose est donc bien là, et elle est bien née en 1889, et à Boiry-Notre-Dame comme toute sa famille. Pas de mention de soeur, mais en 1911 Rose avait déjà 22 ans, d’autres enfants ont peut-être quitté le foyer.

Nous allons ensuite chercher son acte de naissance en 1889 et chercher à compléter les autres membres de la famille, que ce soit avec l’état civil ou avec les recensements antérieurs. La seule méthode à appliquer ici, c’est répertorier tous les Dequéant que l’ont voit dans les tables décennales, et d’aller voir les actes.
On reconstitue donc bien la famille : les parents sont lui, François, ouvrier, chiffonnier ou cultivateur, et elle, Anaïs née Cathelain, cabaretière, sans que l’on sache si elle est propriétaire ou plus probablement simple employée. Ils se sont mariés en 1867 à Boiry, on remarque notamment que le père est nommé “Quéant” et non pas “Dequéant”, preuve qu’il y a encore eu des erreurs d’état civil importantes jusqu’à ce que le livret de famille soit instauré, quelques années après. La grand-mère était prénommée Restitude, second prénom attribué à Rose sur son acte de naissance.
Son acte de naissance se situe page 904/1556 des NMD 1823-1896, sans mention marginale, ce qui ne nous permet hélas pas de savoir si Rose (de son second prénom Restitude) s’est mariée, ni quand elle est décédée.

On trouve d’autres frères et soeurs, tous plus âgés qu’elle. Sept mourront en bas âge, ce qui commence à devenir rare à l’époque, et qui laisse supposer du faible niveau de vie de la famille, qui doit vivre dans des conditions assez difficiles. Parmi ceux qui atteignent l’âge adulte : l’aîné Anatole se marie dès 1898 avec Elise Savary, suivi par Maria qui se marie avec un frère d’Elise Savary en 1902, Elvire avec un M. Fouquez en 1907, Anaïs avec un M. Brassart en 1910 et enfin Louis qui se marie sur le tard, en 1916. Les parents auront ainsi eu douze enfants au total.
On ne sait pas de quelle soeur il est question dans la publicité, peut-être Anaïs qui n’est pas encore mariée en 1907 et vit sans doute sous le même toit que Rose.

La reconstitution familiale n’est pas terminée car d’autres archives numérisées sont à notre disposition : nous allons maintenant regarder dans les fiches matricules militaires pour voir ce qu’il est advenu des deux frères. Anatole a été dispensé du service militaire en 1893 quand il avait 20 ans, en tant que soutien de famille, ce qui confirmerait d’éventuelles difficultés financières du foyer. Puis, comme tant d’autres, il a rejoint l’armée pendant la Grande Guerre : son âge avancé lui a permis d’éviter les combats et il a survécu au conflit. Louis, plus jeune, a quant à lui été exempté, et il n’a pas combattu en 14-18. Une exemption, toujours rare, doublée du fait qu’il soit toujours au domicile parental en 1911 alors qu’il a 32 ans, pourrait laisser supposer qu’il a un handicap qui l’exonère de l’armée mais pas d’une vie sentimentale puisque, on l’a vu, il s’est marié en 1916. La guerre aura épargné également les beaux-frères de Rose, tous revenus saufs du conflit. Le monument aux morts de Boiry-Notre-Dame a lui aussi été photographié, et l’on n’y trouve logiquement aucun Dequéant.

Et Rose, dans tout cela ? Un nouveau petit tour sur Geneanet, munis de toutes ces nouvelles informations, nous ouvrira peut-être de nouvelles portes.

Et c’est le cas : nous trouvons tout d’abord dans la base des Cimetières la photo de la tombe de son frère Anatole, avec sa femme Suzanne et sans doute ses enfants et petits-enfants. Il est enterré à Boiry-Notre-Dame.

Une dernière information, et une jolie surprise, nous attend dans la Bibliothèque numérisée : en tapant simplement le nom de Rose Dequéant, nous allons trouver toute une ribambelle de publicités pour les Pilules Pink Pour Personnes Pâles où elle apparaît.

Rien de bien exceptionnel, si ce n’est le nombre de journaux, plus d’une trentaine, partout en France et jusqu’en Algérie, alors colonie française. Et surtout, nous nous rendons compte que la publicité a été déclinée : l’un de ces versions propose… une photo de Rose !

Une recherche dans les cartes postales de Geneanet nous permet de trouver une vue de plusieurs personnes devant un établissement sur laquelle on distingue le terme “Estaminet”… d’estaminet à cabaret il n’y a qu’un pas, mais comment savoir si sur la photo, se trouve la mère de famille ?

Notre recherche en ligne ne saurait être complète sans utiliser, tout bêtement, Google. Ce que l’on y trouve est susceptible de bien compléter, par exemple, une monographie familiale : on y apprend que le village a été occupé par les Allemands à partir d’octobre 1914, et ce jusqu’en avril 1917. A ce moment-là, les troupes alliées regagnaient du terrain, et le village fut massivement bombardé et partiellement détruit, causant l’exode de la population. On peut raisonnablement imaginer que François et Anaïs vivaient toujours à Boiry où ils avaient passé toute leur vie, non loin de leurs filles, privées de leurs époux, et de leur seul fils resté sur place. Sans doute ont-ils connu la présence allemande et les restrictions imposées, dures à vivre, sans parler de l’exode de 1917 et de la perte probable de leur logement, quitté dans la précipitation sans armes ni bagages. Où allèrent-ils vivre ? Peut-être vers Cambrai ou Valenciennes, évacuées elles-aussi un peu plus tard lorsque les combats se rapprochèrent, mais à l’est évidemment, peut-être même en Belgique.
Le retour put se faire néanmoins, à l’heure de la reconstruction : grâce aux tables décennales qui sont numérisées jusqu’en 1932, on trouve le décès d’Anaïs, la mère, en 1922, à Boiry-Notre-Dame. Le décès du père n’y figure pas. Anatole, y est sans doute aussi retourné, puisqu’il y est décédé avec sa femme peu avant la Seconde Guerre mondiale.
La commune de Boiry-Notre-Dame propose même plusieurs fascicules à la vente concernant son histoire, dont on peut trouver le sommaire ici.

Quant à Rose, le mystère reste entier : qu’est devenue la “charmante jeune fille” au teint trop pâle ? S’est-elle mariée, a-t-elle eu des enfants, des petits-enfants ?

L’appel est lancé, si vous avez des nouvelles de Rose, n’hésitez pas à les partager dans les commentaires de cette note ! Une photo “Hier et Aujourd’hui” de “l’estaminet” ainsi que l’ajout de cartes postales de Boiry-Notre-Dame sera également le bienvenu.

 

 

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Mon arrière-grand-mère, Marie Pouchin, recommandait pour sa part les “Pilules Foster pour les Reins”. Ce qu’on appellerait maintenant un publi-reportage apparaît à quatre reprises dans l’Ouest-Eclair (Numéros 3630, 3735, 3890 et 3990: de fin décembre 1908 à avril 1909). Elle racontait les nombreuses douleurs et la fatigue dont elle était affectée et la guérison rapide après avoir pris ces pilules. Elle termine son témoignage par la phrase: “Je certifie exact ce qui précède et vous autorise à le publier”. Il n’y a malheureusement pas de photo, mais on donne son adresse, qui est effectivement celle de mon arrière-grand-mère à cette époque. La famille n’était pas riche et ce genre de publicité devait procurer quelque argent toujours bienvenu. Les Pilules Foster étaient les concurrentes des Pilules Pink; la publicité était diffusée dans plusieurs régions, et souvent aussi accompagnée de photos. Je regrette que ce n’ait pas été le cas pour Marie Pouchin, dont je n’ai qu’une seule photo, de piètre qualité.
La consultation de la presse ancienne par Gallica est une source précieuse de renseignements en général. J’y ai trouvé plusieurs membres de ma famille, à l’occasion de faits divers ou de publications de mariage, etc. Cela vaut vraiment la peine d’y faire des recherches.


La généalogie est un outil précieux pour ceux qui recherchent leur racines et surtout pour les historiens, mais attention aux dérives , aux interprétations fallacieuses et aux jugements de valeur lancés sur le net , qui, dans ce cas, ont pu blesser une famille .

Quelques mises au point concernant l’enquête menée par Frédéric :

Si 7 enfants meurent en bas âge vous laisse supposer du faible niveau de vie de la famille …” C’est une interprétation qui ne repose sur aucune base solide , de quoi et à quel âge sont morts ces enfants ? Je n’ai trouvé que 4 décès d’enfants à leur naissance, un à l’âge de 5 mois et un petit garçon qui périt dans un incendie , il avait 4 ans . Est ce un signe du faible niveau de vie ? Ou plutôt de la forte mortalité infantile en particulier chez les prématurés .

Sur le “faible niveau de vie de cette famille” : Elle était propriétaire d’une petite ferme et d’un café , le fils aîné Anatole avait lui aussi sa propre ferme depuis son mariage. C’est le fils cadet Louis qui avait repris la ferme de ses parents au lendemain de la grande guerre .

Sur les déductions tirées des registres matricules , Anatole a été soutien de famille simplement parce qu’il était l’ aîné d’un grande fratrie, cela n’avait rien d’extraordinaire à l’époque . Il a en effet été mobilisé à l’âge de 41 ans , mais contrairement à vos allégations , il n’était pas à l’arrière mais très souvent sur le front , au Chemin des Dames par exemple en 1917 , son frère a été exempté à la suite de graves problèmes rénaux et d’une opération très délicate , une des premières réalisées à l’ époque . Il a dû quitter la région occupée par les allemands dès 1914 .

Pour enfin revenir à Rose , la photo représentée sur ce journal était inconnue de la famille, et jamais la famille n’avait évoqué cette réclame . Comme tous les boirysiens, elle a vécu une longue période d’occupation allemande avec des restrictions …le front était à quelques km . C’était une jolie jeune fille ( une autre photo détenue par la famille en fait foi ) enjouée, qui en plus de s’occuper du café faisait des travaux de couture , elle a été une des premières filles du village à avoir une bicyclette . Elle est décédée en 1916 , son père, de chagrin l’a suivie une semaine plus tard . Si elle prenait ces pilules miracles , elles ne l’ont pas préservé de la tuberculose qui faisait des ravages avant l’arrivée des antibiotiques . Son fiancé n’a jamais appris sa mort , il a été tué sur le front à ce moment là . Elle a été enterrée dans l’ancien cimetière à côté de l’église , sa tombe, comme le cimetière, à été pulvérisée en 1917 , sa maison aussi . Qu’elle repose en paix !

Réponse de Geneanet : merci pour ces précisions ! Par contre il n’y a aucune affirmation de notre part mais de simples suppositions, et ce d’autant plus qu’il s’agit d’une étude rapide sur un procédé de recherche sur Internet, pas d’une recherche généalogique poussée. Seule une connaissance des événements réels (en général, le généalogiste fait des recherches sur sa propre famille, il a donc plus d’éléments de jugement en main) permet d’affirmer ou d’infirmer une impression générale, et c’est le propre du généalogiste que de se poser des questions afin de pouvoir poursuivre des recherches pour y répondre. Ce que vous avez fait, et nous vous en remercions.


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