Un curé pas très catholique au XVIIIe siècle

Le 8 mai 2017 par Frédéric (Geneanet)
 

Les recherches généalogiques permettent des rencontres surprenantes : au détour d'un registre, de surprenantes annotations ont ainsi été constatées sur tout un registre, reproduites pendant plusieurs années.

L’histoire nous est contée sur Geneawiki, nous y suivons le cheminement d’une recherche jusqu’à sa conclusion.

romaneche-thorinsEn 1753, à la toute fin de l’année, on constate que deux mentions manuscrites ont été rajoutées. La première, c’est celle du curé. Il indique :
Cette anné les vins ont etés d’une qualité parfaitte se sont bien gardé.
le curé en a vendu 21 bottes a 27 ecus la botte il s’en est consommé dans
son menage 15 bottes
les bles ont etés bons et abondans

Jusque-là, rien d’anormal, si ce n’est la rareté de ce genre de mention qui sort du cadre des traditionnels baptêmes, mariages et sépultures. Rareté toute relative, car partout en France on rencontre des observations du curé sur les récoltes, les catastrophes climatiques, les guerres, voire sur ses ouailles. Les actes hors du commun ont été créés sur Geneawiki pour les répertorier, si vous en trouvez n’hésitez pas à contribuer !

Là où la rareté devient exceptionnelle, c’est que quelqu’un, on pense d’abord à un farceur, a rajouté ses propres observations sur celles du curé. Et il l’a fait non seulement sur l’année 1753, mais aussi sur les six années suivantes : a t-il profité d’un moment où le curé avait le dos tourné pour rédiger en douce sa prose ? A t-il dérobé le registre quelques minutes ? A t-il ouvert l’armoire ou le coffre qui contenait ce registre ? Il n’est en tout cas intervenu sans doute qu’une fois, inscrivant sur chaque année ce qu’il avait sur le coeur.

Et c’est ce qu’il écrit qui devient vraiment intéressant : le paroissien insulte le curé à grand coups de “gros cochon”, lui reprochant de se saouler et de prendre l’argent des pauvres, lui et aussi tous les curés. L’insulte semble sincère, ce n’est pas juste “pour rire”, et on perçoit une réelle hargne dans les messages rédigés :

  • “mais il s’est soulé comme un gros cochon qu’il est et comme tous les curés”
  • “le cochon se soloit tous les jours avec des confrères cochons  comme lui qui voloient les malheureux”
  • “tous les curés sont voleurs et des pendares.”
  • “brigand de curé tu les a volés ces 19 pieces de vins aux malheureux, tu en es responsable devant Dieu”

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Difficile de comprendre ce qui s’est passé, qui était ce paroissien en colère et qu’est-ce qui valait à notre malheureux curé tant de reproches. Le généalogiste doit alors développer ici tout son sens de la recherche : d’abord retrouver le nom du curé qu’on ne connaît pas, hormis sa signature. Ensuite celui du paroissien, ce qui est quasiment impossible car il n’a bien évidemment pas signé ses écrits. Enfin le plus difficile, comprendre cette animosité, ses causes, ses conséquences et leur véracité.

Le curé se nomme Fonteray, une première recherche dans les registres de la commune permet de suivre à la trace le curé grâce à sa signature sur les actes. Avec de la chance, sa dernière signature précédera de peu son décès, si toutefois il n’a pas quitté la commune. Il faut aussi espérer qu’il n’y ait pas plusieurs familles nommées à l’identique et dans les deux cas, heureusement, la chance est de notre côté : il n’y a qu’un seul Fonteray, prénommé Jacques, et celui-ci décède en 1788 à l’âge de 61 ans.

En poursuivant les recherches on constate qu’un second Jacques Fonteray a pris sa suite, qui s’avérera être son neveu. L’écheveau se déroule : un arbre de Geneanet contient les deux hommes, puis c’est la Bibliothèque numérisée qui nous apprend qu’il existe dans les fonds de la justice du bailliage de Mâcon une “requête et plainte de Jacques Fonteray, prêtre, curé de Romanèche, contre plusieurs de ses paroissiens qu’il accuse de propos outrageants et calomnieux”. C’est donc le curé qui a porté plainte contre ses paroissiens, et non le contraire comme on aurait pu le penser !

L’esprit d’entraide qui caractérise les généalogistes va alors fonctionner à plein et c’est grâce à Thierry Delaurat, qui habite dans la région, que des photos numériques des pièces de ce procès ont pu être obtenues. Un très grand merci à son altruisme et à son dévouement pour les centaines de photos qu’il a transmises et qui ont ensuite été déposées sur Geneanet où vous pourrez les consulter, librement et gratuitement cela va sans dire.

Les nombreuses pièces du procès n’ont pas encore toutes été retranscrites, nous lançons donc un appel à tous ceux qui maîtrisent les écritures anciennes pour prêter main-forte aux transcriptions de ces pages.

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Elles nous apprennent beaucoup de choses, même si l’on ne saura jamais qui a insulté le curé sur les registres : on rencontre le notaire du village, Jean-Baptiste Chalendon, principal “ennemi” du curé avec lequel il a de nombreux mots, et l’on y assiste à plusieurs interrogatoires qui remettent en lumière certaines altercations, mais qui évoquent surtout une attitude déplacée du curé : celui-ci, dès sa prise de fonctions, aurait rompu avec les habitudes immémoriales des villageois, exigeant d’être rémunéré beaucoup plus que son prédécesseur (le curé recevait alors des dons en nature pour sa participation à la vie paroissiale), parlant mal, et menaçant les villageois, bref abusant de sa position sans scrupules. C’est le point de vue des paroissiens bien sûr, ce dont Jacques Fonteray se défend puisque c’est lui qui déclenche le procès.

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On ne connaît pas la conclusion de celui-ci, mais les interrogatoires et les faits évoqués sont souvent sidérants. Une lecture complète avec transcription permettra sans doute d’éclaircir quelques points encore obscurs, nous laissons à nos lecteurs le soin d’étudier par eux-mêmes ces registres, dont la lecture s’avère passionnante.

Tous les liens et documents sont en ligne sur la page spéciale consacrée à cette affaire, sur Geneawiki.

29 commentaires Voir les commentaires précédents

Lors de mes recherches aux AD de la Creuse j’ai rencontré effectivement des textes variés écrits par un curé sur les registres
Le curé de Couffy sur Sarsonne s’épanche longuement en 1756 sur ses démélés avec un paroissien au sujet d’un procès concernant une terre ; Il.relate en 1788 l’incendie de l’église…
J’ai trouvé aussi des recettes de médicaments pour soigner différentes maladies pour les gens et même pour les animaux..

Réponse de Geneanet : n’hésitez pas à publier vos témoignages sur la page des actes hors du commun !


A tous les passionnés, bonjour!
A propos de la très dérangeante affaire du curé Fonteray, Frédéric écrit que : « partout en France on rencontre des observations du curé sur les récoltes, les catastrophes climatiques, les guerres, voire sur ses ouailles ». Oublions les ouailles ! Ce ne sont pas les personnes mais la vie du pays qu’il est encore plus étonnant de rencontrer au hasard de registres paroissiaux. Pour une recherche que je mène, je voudrais apprécier combien les personnes étaient, autrefois, affectées par la politique intérieure ou extérieure de nos gouvernements et au hasard de documents inattendus, on peut rencontrer des notations, des réflexions. En particulier, dans les registres paroissiaux. En particulier, je suis à la recherche des réflexions à propos du XVIIIe siècle, écrites par des curés qui voulaient laisser une trace plus synthétique de l’année en cours, dans leurs registres. On y trouve souvent des trésors. Le reflet lointain de la politique de ces époques…
En lisant les commentaires de certains d’entre vous sur les mésaventures de ce pauvre curé Fonteray, peut-être victime d’un mauvais plaisant, ou de la lutte des classes avant l’heure, il m’est venu l’idée de vous demander de l’aide, au cas où vous auriez des documents, comme certains d’entre vous le signalent dans leurs commentaires !…
Aussi j’ai écrit une longue demande d’aide, détaillée qui a été publiée récemment dans la Gazette du Vendredi sous le titre : Le vendredi tout s’arrête : je débranche le téléphone et je lis…
Merci par avance !
M.Jeanne Gambini


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