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jerome4

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Geneweb

« Répondre #15 le: 05 Décembre 2017, 09:59:11 »

Bonsoir,

En Normandie (pays de Caux en ce qui me concerne), les laboureurs représentent le sommet de la société villageoise, ils sont rarement propriétaires, le plus souvent fermiers des seigneurs, le métayage étant peu répandu, voire inexistant. Si je prends au hasard un rôle de la gabelle, celui de Longueil près de Dieppe
http://geneanormandie.free.fr/gabelle/longueil1747.htm
on constate que les laboureurs mentionnés ne sont que 10, soit environ 6% de la population, et à une exception près ils exploitent plus de 20 acres de terre, soit 10 hectares, ils possèdent plusieurs vaches et chevaux, une charrue, et logent éventuellement des serviteurs. Le laboureur tient presque systématiquement une ferme, il est donc locataire.
J'ai un ancêtre qualifié de laboureur dans tous les actes paroissiaux, qui exploite pas moins de 200 acres de terre pour un fermage de 2000 livres par an au milieu du XVIIIe siècle, d'après le bail que j'ai retrouvé. Il est aussi syndic de la paroisse.
Comme le dit Pelisson, il n'y a pas de laboureurs pauvres, en Normandie non plus. Leur niveau social va de moyen à élevé. Mais le terme a manifestement des sens assez différents d'une province à une autre...

Pascal

Bonjour Pascal,
Pourquoi dîtes-vous que les laboureurs occupent le sommet de la société villageoise?
Evidemment que le tisserand ne possède pas de vache ou de terres, mais cela ne veut pas dire qu'il vit moins bien...

En tout cas, vous confirmer que laboureur n'indique pas forcément qu'il soit propriétaire de sa ferme.

Dans l'est de Ille et Vilaine, la situation est très différentes. Il y a énormément de propriétaires.
Il y environ 80 fermes par paroisses, dont la plupart sont tenues par des petits propriétaires.
Ceci est l'héritage de la colonisation de la campagne vers le Xème siècle.
Des colons ont défrichés des zones peu peuplés. Ces colons sont devenus propriétaires, et ont transmis leur terre par héritage ou par vente.
Ces lieux-dits portent pour la plupart le nom de leur premier colons.
Les Seigneurs n'avaient finalement pas beaucoup de fermes dans cette région là, même si bien sûr, les propriétaires devaient payés quelques taxes à leur seigneur de juridictions.
Je vu récemment dans un livre, que le nombre de nobles était extrêmement faible dans l'Est de l'Ille et Vilaine, comparé au reste de la Bretagne.
Aussi, cette situation ne peut, peut-être pas, être généralisée à toute la Bretagne!
pascaller

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Geneweb

« Répondre #16 le: 05 Décembre 2017, 13:10:43 »

Bonjour Pascal,
Pourquoi dîtes-vous que les laboureurs occupent le sommet de la société villageoise?
Evidemment que le tisserand ne possède pas de vache ou de terres, mais cela ne veut pas dire qu'il vit moins bien...

Bonjour Jérôme,

Il suffit de regarder l'imposition des personnes mentionnées sur le rôle de la gabelle : les laboureurs sont imposés entre 12 et 46 pots de sel, en moyenne 30 environ, ce qui est beaucoup. Les journaliers, les valets, les bergers... payent entre 1 et 3 pots, les tisserands entre 2 et 9. On a donc une assez fidèle description de la hiérarchie villageoise. Les prêtres et les nobles, quand ils résident au village, ce qui ne paraît pas être le cas ici, sont exemptés car privilégiés. Les rôles de la taille nous donnent les mêmes indications.

Dans le pays de Caux, région agricole riche du Bassin parisien, entre Rouen, Le Havre et Dieppe, villes portuaires (et accessoirement négrières) très opulentes, la majorité de la terre devait être possédée par les seigneurs laïcs et ecclésiastiques encore aux XVIIe et XVIIIe siècles. Loin de décliner, le système seigneurial a été réactivé par la richesse des villes voisines. Beaucoup de bourgeois ont acheté des seigneuries, et éventuellement des charges anoblissantes, ce qui leur permet de rentrer dans la noblesse. Il y a aussi de puissantes abbayes qui possèdent des domaines fonciers considérables (Saint-Ouen de Rouen, Boscherville, Jumièges, Montivilliers...).

A la campagne, on a une masse de très petits propriétaires de tenures (dont les seigneurs conservent la propriété éminente et en tirent des droits seigneuriaux) qui pour beaucoup ne dépassent pas une ou deux acres, ce qui est insuffisant pour faire vivre une famille. Certains travaillent alors comme journaliers sur les grandes fermes, d'autres comme tisserands ou toiliers. Dans le pays de Caux, en raison de la proximité des ports, cette activité prend une très grande importance, c'est pourquoi beaucoup de villageois sont désignés comme tisserands, activité dont ils tirent leur revenu principal, alors même qu'ils sont aussi paysans, activité de plus en plus marginale. On parle alors de proto-industrialisation des campagnes, les tisserands travaillant pour un patron qui leur fournit la matière première (de plus ne plus du coton) qu'ils tissent à la maison sur leur métier.

Dans chaque village, entre cinq et dix paysans tirent leur épingle du jeu en affermant les terres de la réserve seigneuriale, en plus des terres dont ils sont propriétaires. Ils peuvent exploiter jusqu'à 50 à 100 hectares de terre, alors qu'ils ne sont propriétaires que d'une petite partie de celles-ci. Ce sont eux qui sont qualifiés de "laboureurs" sur les registres paroissiaux et sur les registres fiscaux. Dans le Bassin parisien, la hiérarchie sociale ne passe donc pas par le clivage propriétaires/locataires, les gros laboureurs-fermiers locataires étant beaucoup plus riches que les petits paysans propriétaires d'une simple tenure.

Une autre particularité est aussi que les seigneurs, qu'ils soient bourgeois (ils sont qualifiés de "sieur de...") ou nobles (souvent de robe, avocats, officiers royaux...) vivent de moins en moins à la campagne et le plus souvent en ville, à Rouen ou à Paris. Ce qui permet parfois au fermier d'occuper le manoir seigneurial vacant, en partie ou en totalité. C'est certainement le cas de ceux qu dépassent 40 ou 50 pots de sel d’imposition et ont des serviteurs à demeure (entre 2 et 4 chez les gros laboureurs de Longueil, sans compter les journaliers qui travaillent sur la ferme). On peut donc dire que les plus gros laboureurs vivent quasi-noblement, et ne doivent plus souvent travailler la terre. Ayant des employés pour cela, ils deviennent plutôt des entrepreneurs agricoles.

Comme je le disais plus haut, cette situation est caractéristique des régions rurales riches du Bassin parisien (le pays de Caux, le Vexin, la Beauce, la Brie...). La société paysanne est organisée très différemment en Bretagne, dans le Massif central, dans le Midi, où logiquement le mot laboureur a un sens différent de celui du Bassin parisien, et désigne des personnes nettement plus modestes. La caractéristique principale de l'Ancien régime est justement cette énorme hétérogénéité sociale, juridique, fiscale des provinces du royaume, ce qui est à mon avis une cause majeure de la Révolution, et sans doute aussi du goût des Français pour l'égalité entre les personnes et entre les territoires.

Pascal
treb15

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« Répondre #17 le: 06 Décembre 2017, 21:43:49 »

En 1877, l'ancien recteur de Nancy Louis Maggiolo a réalisé une vaste enquête auprès des instituteurs, leur demandant de relever dans les registres la proportion d'hommes et de femmes sachant signer leur acte de mariage en 1686-1690, 1786-1790, 1816-1820 et 1872-1876. Cette étude a été exploitée par François Furet et Jacques Ozouf (Lire et écrire. L'alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, 1977).

Pour la deuxième période, à la veille de la révolution, le taux des hommes qui savent signer dépasse 70%, voire 90%, dans certains départements du Nord, de la Normandie à la Lorraine en passant par Paris. A l'inverse, il est inférieur à 10% dans certains départements de l'Ouest comme le Morbihan ou les Landes. Le taux des femmes sachant signer est partout très inférieur, mais non négligeable dans le Nord. Le taux est plus élevé en ville qu'à la campagne, ce qui explique en partie les différences entre les départements urbanisés du Nord et ceux de l'Ouest et du Sud. Le taux de signature ne témoigne évidemment que d'une alphabétisation minimale et ne veut pas dire que les personnes qui savaient écrire leur nom étaient très à l'aise avec l'écrit.
http://books.openedition.org/pur/docannexe/image/23384/img-2.png

Maggiolo n'a pas étudié la Savoie, qui n'était pas française pendant la plus partie de la période prise en compte. Dans les département voisins, les taux de signature des hommes sont de 20 à 30% dans l'Ain et de 30 à 40% en Isère. Il est beaucoup plus élevé dans le Jura et le Doubs.

Pascal

Très intéressant, merci pour ce partage.
dbassanobarat

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« Répondre #18 le: 07 Décembre 2017, 10:20:10 »

Vraiment non seulement les règles, les coutumes diffèrent fortement, tant pour les taxes, impôts divers que pour les modes d'héritages mais les dénominations aussi.
En Chalosse, Pays d'Orthe , Bas-Adour où je fouille: "laboureurs" comme "vignerons" sont toujours des gens "en état de travail" comme il est dit, c'est à dire des ouvriers sur  les maisons et jamais les "mestres" ou les  "daunes" de ces maisons c'est à dire les paysans chefs de ses maisons et ayant le droit de "voisinage" et en un sens la propriété des maisons.
 Ce ne sont pas non plus des "métayers" qui restent sur la même métairie de générations en générations dépendant de la maison, et enfin ce ne sont pas des "cadets" de maison de la famille du maître mais n'ayant pas le droit de voisinage, ni de sépulture.
La taille (l'impôt) n'est pas personnelle, ni par "ménage", mais c'est  chaque "maison" qui  doit, de même pour la dîme, mais là les métairies aussi sont redevables.
L'héritage est toujours d'aînesse, selon les lieux (toutes petites entités ) aînesse mâle (aîné des garçons et en cas d'absence de garçon, soeur héritière) ou aînesse stricte (fille héritière, même en cas de garçon cadet). Les métairies qui ne sont pas la propriété du métayer passant de génération en génération dans les mains des successeurs selon les mêmes règles.
Pour ce qui est de la lecture et de la signature, très très peu lisent, l'aîné parfois car il y a des "régents" payés par la communauté des "voisins" et parfois par la paroisse, ce qui m'a étonnée c'est que des familles de cagots ,si exclues pendant si longtemps, savent parfois lire et écrire et signent les actes alors que les "laboureurs" et "vignerons" par définition non cagots ne le font pas .
L'ancien régime est vraiment diversifié, très spécifique et je trouve que c'est l'intérêt de faire de la généalogie et d'échanger entre nous en ce bistrot de faire prendre conscience du caractère tout à fait particulier à la fois des règles et du langage, même si les actes sont rédigés en "français" 'ni en patois ni en latin les mots ne veulent pas tous dire pareil et à une époque donnée nos ancêtres ne rencontraient pas et ne vivaient les mêmes réalités.
Merci à tous de faire connaître vos réflexions sur vos recherches, c'est vraiment chouette ces conversations de bistrot, je me régale à  lire vos sagaces analyses diversifiées !
Cordialement
Dominique
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